Ce qu’on n’oubliera pas.

Review / AG jan / mars 2026
Seen From Below (Vu d’en Bas) Exposition de Shamika Germain, javier – avril 2026
Habitation Beausoleil, Saint – Claude, Guadeloupe
Commissariat, David Demetrius

“Sous le commissariat de David Démétrius, l’exposition propose une approche sensible des récits de celles et ceux que l’on nomme « enfants placé·es ». L’artiste ouvre un espace de réflexion sur les parcours d’enfance façonnés par la séparation, l’accompagnement institutionnel et la reconstruction de soi.”

(Credit: Catalogue d’exposition)

Je ne sais toujours pas à quel point « on devient grand », ni à quel moment c’est nous qui décidons pour nous-mêmes, pour les autres. Tout d’un coup, c’est comme si nos yeux d’enfant se fermaient. Un jour comme ça, on arrête de jouer. Un jour, quand on devient adulte, tout a changé — ou presque. Le monde devient sérieux, car la vie n’est pas un jeu.

On oublie que nous aussi, nous étions petits, dans un monde de grands.

C’est une sensation étrange, pour moi, de revenir dans ma maison d’enfance. Dans ma tête, je me souviens de tout. Chaque chose semble avoir gardé sa place : les rideaux faux-satin, les doilies* crochetés couleur écru, les vases remplis de fleurs artificielles, les portes, le sol en terrazzo — les couleurs presque intactes. Une seule différence pourtant : les pièces sont si petites. L’espace où l’on fabriquait des gâteaux de boue, les plantes, le manguier — tout paraît moins grand aujourd’hui.

Ce qui demeure pourtant, avec la même intensité, c’est tout ce que j’ai ressenti dans cette maison jusqu’à l’âge de dix ans.

Peut-être est-ce grâce à cette petite fille — à l’accueil, sur l’affiche, sur le carton d’invitation — avec sa robe jaune du dimanche au col dentelé, qui me ramène à l’époque de ma propre enfance. Elle ne me quitte pas. C’est comme si elle me tenait la main et m’accompagnait lorsque je m’aperçois, genoux fléchis, penchée vers l’avant pour regarder les détails dans les œuvres de l’artiste Shamika Germain, dans sa nouvelle exposition Seen From Below (Vu d’en bas), présentée à l’Habitation Beausoleil à Saint-Claude, au Fonds d’Art Contemporain de la Guadeloupe, janvier / avril 2026.

*doily – doilies (pl.): un napperon au crochet

Sous le commissariat de David Demetrius, Seen From Below nous fait entrer dans le monde des enfants « placés » — ou plutôt déplacés. Car nombreux sont les transferts en attendant « la bonne famille d’accueil ».

L’exposition partage cette expérience d’être si petit dans un monde immense, suspendu au bon vouloir et aux décisions des adultes : parfois sympathiques, terribles, gentils un jour, bizarres le lendemain.

À la fois profondément personnelle et portée au nom du collectif, l’exposition rappelle les statistiques accablantes concernant ces enfants « coincés dans le système ». Certains parviennent à s’en sortir, d’autres non. Le taux de suicide chez les jeunes passés par les institutions ne cesse d’augmenter. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : dépression, détresse, isolement.

Shamika Germain présente une série de peintures, sculptures, textes et installations qui retracent son expérience en tant qu’enfant ayant connu l’administration de la garde et les foyers d’accueil (de la Jamaïque, à Saint Martin, en Guadeloupe). Avec tant d’autres enfants “placés” elle comprend la négligence, l’absence de soin, les abus de pouvoir, la peur, la violence et surtout l’impuissance face à ces adultes, ces grandes personnes: trop fortes, trop imposantes, qui décident de tout.

This is not fun and games.
On n’est pas là pour rigoler.

L’atmosphère de l’exposition est pesante. Par moments, un fond sonore traverse l’espace. Mais ce qui domine surtout, c’est ce silence dense, presque gras, qui persiste et enveloppe les œuvres.

Je n’arrête pas de penser au temps d’attente dans les bureaux de ces institutions : les couloirs silencieux, la paperasse, les dossiers poussiéreux, et surtout ce silence qui accompagne les situations dites « délicates », impossibles à comprendre lorsqu’on est enfant.

La scénographie, minimaliste, joue sur une lumière jaune, chaude et tamisée. Les ombres projetées par les berceaux en fer soudé sont loin des sensations cotonneuses associées à l’univers de la chambre d’enfant. À cela s’ajoute la palette chromatique choisie par l’artiste : une série de bleus et de bruns profonds — mahogany, bordeaux, rouge sang — et surtout ce pourpre intense qui envahit les environnements autant que les corps. Une palette lourde, qui fait immédiatement sentir la gravité du sujet.

Ces contrastes donnent à l’exposition toute sa force et sa beauté.

Certains motifs reviennent: les yeux omniprésents ; les symboles du maternel ; une mère qui semble être partout et nulle part à la fois. Le sein tendu, plein, le lait maternel coule, se déverse en gouttelettes. Métaphore d’un amour perdu, des actes manqués,  d’un gaspillage affectif ? Peut-être. Mais en fait: qu’est-ce qu’être mère ? Qu’est-ce que prendre soin ?

Les véritables héros de cette exposition sont les garçons et les filles qui y apparaissent. Des enfants qui persistent dans un monde qui les dépasse.

Ces petites figures nous parlent à travers leurs postures. Elles nous guident dans cet univers sombre, ambigu, menaçant. Elles nous montrent leurs pensées, leurs craintes, leurs cauchemars. Parfois apparaissent des bêtes quatre fois plus grandes qu’eux, à deux ou trois. Parfois ce sont des ombres sans visage, des yeux incrustés dans les murs ou tapis dans l’obscurité, ces grandes personnes…Ils sont partout. Et ils nous regardent de haut.

À travers ces personnages, je retombe moi-même dans mon enfance. Les figures peintes par Shamika Germain sont presque toujours seules, entourées d’éléments inquiétants, de monstres, et surtout de cet immense vide — profond, douloureux, effrayant.

“Photographies et installations composent ainsi un univers intime où l’image devient un moyen de dire, de se souvenir et de se réapproprier son propre récit. La figure maternelle traverse l’exposition comme une présence symbolique : celle du soin, de l’attention et du lien. Elle rappelle combien ces gestes fondent nos premiers attachements et nos mémoires affectives.”

(Credit: Catalogue d’exposition)

Seen From Below nous invite ainsi à porter un regard attentif et bienveillant sur des trajectoires souvent discrètes, mais essentielles à notre mémoire collective.

Loin de nous enfermer dans l’arène de la mélancolie, l’exposition agit avant tout comme un wake-up call. Une décision de partager. Une invitation à ouvrir les yeux, à devenir plus vigilant, à changer de posture.

Que peut-on voir en s’asseyant un peu plus bas ?
En pliant les genoux ?
En écoutant vraiment les histoires des enfants ?

L’exposition révèle la réalité de ces enfants confiés à cette machine tentaculaire — le système, l’État, l’institution de la garde — mais aussi celle des adultes qui en font partie. Reste alors le devoir de mémoire: ne jamais oublier ces toutes petites voix. Ces enfants qui ne sont pas « les nôtres » au sens biologique — mais qui le sont pourtant.

Car un peuple, une société, un pays se voit, se construit, se reconnaît, se défait et se renouvelle. Et ce renouveau passe toujours, d’une manière ou d’une autre, par l’enfance. Une enfance qui, au final — et avec raison — n’oubliera pas.

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